16 Juin 2026

Alexandre Kuhn et Gilles San Martin, deux entomologistes du CRA-W au cœur de la santé des forêts wallonnes

Quand les insectes racontent l’état de nos forêts

Alexandre Kuhn et Gilles San Martin sont tous deux biologistes diplômés de l’ULB. Après un parcours en recherche fondamentale en entomologie, ils ont rejoint le CRA‑W, où ils mettent aujourd’hui leur expertise au service de la recherche appliquée en santé des forêts.

Alexandre est entré au CRA-W après sa thèse en 2020. Quant à Gilles, il a été assistant et chercheur à l’UCL, l’ULB et au DEMNA (Département de l'Étude du milieu naturel et agricole de la Wallonie) avant de prendre son poste au CRA-W en 2012.

Leur métier a aujourd’hui évolué vers l’étude des insectes qui vivent dans nos forêts, avec une attention particulière pour les espèces susceptibles de causer des dégâts aux arbres et la recherche de moyens de gestion adaptés. Leur objectif n’est pas seulement d’identifier les espèces problématiques, mais aussi de comprendre pourquoi, où et dans quelles conditions elles peuvent devenir une menace.

Ces recherches permettent ensuite de proposer des outils utiles aux gestionnaires forestiers : surveiller les populations d’insectes, détecter l’apparition de nouveaux foyers, évaluer les risques et définir les réponses les plus adaptées. Car la gestion d’un ravageur forestier ne peut pas être pensée de manière générale : elle dépend de l’insecte concerné, de l’arbre qu’il attaque et du contexte écologique dans lequel il se développe.

 

D’où vient cette passion pour les insectes ?

Il ne faut pas longtemps pour comprendre que nous avons affaire à deux véritables passionnés. Mais comment est né cet intérêt pour les insectes ?

Pour Gilles, cette passion remonte à l’enfance. Très tôt, il observe les insectes et se laisse fasciner par leur diversité et leurs comportements. Il confie avec malice qu’il appréciait déjà, à l’époque, la simplicité des relations avec les insectes, qu’il jugeait parfois plus accessibles que celles avec les humains. Depuis, rassurez-vous, il a aussi appris à apprivoiser les humains !

Alexandre, naturaliste et écologiste dans l’âme, s’est intéressé aux insectes au fil de ses thématiques de recherche sur le terrain, notamment lors d’un stage à Peyresq, dans les Alpes-de-Haute-Provence, il découvre la richesse et l’extraordinaire diversité du monde des insectes.

 

Sur quel type de projets de recherche travaillez-vous aujourd’hui ?

Notre travail actuel relève principalement de la recherche appliquée : on part d’un problème spécifique plutôt que d’une question scientifique abstraite. En collaboration avec nos partenaires, en particulier l’OWSF (Observatoire wallon de la Santé des Forêts) nous partons d’observations de terrain : dépérissement d’une essence forestière, apparition d’un nouvel organisme, dégâts inhabituels ou extension d’un problème déjà connu. À partir de ces signaux, nous cherchons à comprendre les causes du phénomène et à fournir des éléments utiles à la gestion.

La première étape consiste à identifier l’origine du problème : s’agit‑il d’un ravageur, d’un champignon, d’une bactérie, d’un virus, d’une cause environnementale ou encore d’une combinaison de plusieurs de ces facteurs ? Au CRA‑W, nous avons la chance de pouvoir collaborer avec l’ensemble des laboratoires spécialisés dans chaque discipline de la santé des plantes, ce qui nous permet de combiner les expertises. L’aide du laboratoire de génétique est également précieuse, notamment pour confirmer certaines identifications ou caractériser plus finement les phénomènes étudiés.

Ensuite, de nombreuses questions se posent :
L’espèce est‑elle indigène ou invasive ? Dans ce dernier cas, à quel stade de l’invasion sommes‑nous ? Quelle est sa dynamique de propagation ? Quels sont les dégâts et leur impact économique ? Quelles sont les causes de l’apparition ou de l’expansion de cette espèce ? Existe‑t‑il déjà des moyens de lutte, testés sur cette espèce ou sur une espèce proche ?

Enfin, une question essentielle guide notre travail : pouvons‑nous limiter, voire stopper, les dégâts observés, ou faut‑il accompagner les forestiers vers un changement de stratégie ? Cette interrogation est à la fois fondamentale et sensible, car en forêt, planter aujourd’hui, c’est investir sur le long terme, souvent pour plusieurs décennies.

Le rôle du scientifique est d’éclairer la décision : observer, analyser, tester et proposer des pistes. La science n’est qu’un des éclairages nécessaires, les décisions finales reviennent aux gestionnaires de terrain en fonction de nombreuses contraintes.

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Le changement climatique est‑il responsable du dépérissement de nos forêts ?

Le changement climatique joue un rôle prépondérant, car il fragilise les arbres. Affaiblis par le stress hydrique ou les températures plus élevées, ils résistent moins bien aux attaques des ravageurs forestiers. De plus, un nombre croissant de ravageurs non-indigènes sont régulièrement introduits via les échanges commerciaux internationaux.

Par ailleurs, de nombreuses essences forestières présentes aujourd’hui en Wallonie sont originaires d’autres régions. C’est le cas, par exemple, de l’épicéa, introduit depuis les Alpes il y a environ 150 ans, ou du Douglas, originaire d’Amérique du Nord. Leurs ravageurs naturels mettent parfois des décennies à atteindre nos régions, mais lorsqu’ils arrivent, les arbres, déjà affaiblis par les conditions climatiques ou par des conditions de plantation suboptimales, se révèlent parfois particulièrement vulnérables face à ces nouvelles attaques.

De plus, le changement climatique complique notre travail car nous sommes dans un système qui évolue rapidement.

En entomologie, nous disposons d’un vaste corpus, nous avons de vieux grimoires (et de moins vieux) qui documentent les différents taxons et leur cycle de vie. Aujourd’hui, les conditions changent vite : certaines références ne suffisent plus, certains repères se déplacent, et nous devons parfois réapprendre ce que nous pensions savoir.

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Concrètement, à quoi ressemblent vos journées ?

Nous travaillons avant tout en équipe. A notre grand regret, nous passons aujourd’hui moins de temps sur le terrain. Mais nous avons la chance de pouvoir compter sur une fantastique équipe technique, qui assure une grande partie des observations en forêt : comptages, prélèvements, suivis sanitaires ou encore installation des dispositifs expérimentaux de piégeage. Ce que nous perdons un peu en contact direct avec le terrain, nous le gagnons en richesse humaine !

De notre côté, le travail se poursuit essentiellement en laboratoire. Nous nous consacrons à la taxonomie, à l’analyse de données – un domaine dans lequel Gilles a développé une véritable passion, presque autant que pour les insectes – à l’étude de la littérature scientifique, ainsi qu’au rapportage des résultats.

Par ailleurs, la recherche en santé des forêts nécessite de plus en plus une approche interdisciplinaire. Nous collaborons régulièrement avec les laboratoires de mycologie, de virologie, de bactériologie ou encore de biologie moléculaire. Nous avons la chance de disposer de toutes ces compétences au sein du CRA‑W. Ces collaborations, facilitées par la proximité entre collègues, permettent des échanges constants et nourrissent une dynamique collective, portée par une curiosité partagée et l’envie d’approfondir les connaissances.

Ces échanges constants entre équipes scientifiques et techniques, mais aussi entre disciplines, permettent de maintenir une expertise collective prête à être mobilisée face à l’émergence d’un nouveau problème, même si les réponses ne sont pas toujours simples et immédiates.

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Vous êtes «Laboratoire National de Référence pour les Insectes» : quest‑ce que cela implique ?

Nous faisons partie d’un réseau européen d’experts, au même titre que les laboratoires de mycologie et de virologie du CRA‑W. Cette reconnaissance est une véritable opportunité: elle nous permet d’échanger avec des spécialistes dautres pays, de bénéficier de leurs connaissances et dassurer une formation continue au plus haut niveau scientifique.

Dans ce cadre, nous jouons également un rôle de veille scientifique en matière de santé des forêts, en complémentarité avec l’OWSF. Cette mission nous permet d’anticiper les problématiques émergentes et de disposer d’une expertise et de réseaux immédiatement mobilisables en cas de besoin.

 

Avez‑vous un mentor, une personne de référence dans le domaine de l’entomologie ?

Nous avons tous les deux la chance de collaborer avec le professeur Jean-Claude Grégoire, spécialiste en entomologie forestière à l’ULB et référent pour l’OWSF. Au moment de sa retraite, il nous a en quelque sorte passé le flambeau, dans la continuité d’une longue collaboration entre l’ULB et le CRA-W, notamment à travers Michel De Proft et Louis Hautier, qui ont tous deux réalisé leur thèse sous sa direction.

Au-delà des documents et du matériel transmis au laboratoire du CRA-W, cette transmission est surtout scientifique et humaine. Jean-Claude Grégoire nous a partagé son expérience, ses connaissances et son réseau international, et continue encore aujourd’hui à collaborer avec nous sur des articles, des projets de recherche et des questions de terrain. Sa disponibilité, sa générosité et sa simplicité ont autant compté que son expertise.

 

Pour terminer ce portrait, en plus d’un travail qui déborde parfois sur votre temps libre, avez‑vous des hobbies ?

Gilles évoque spontanément sa passion pour la photographie. Naturaliste dans l’âme, il ne se sépare jamais de son appareil photo. Ses clichés, à la fois esthétiques et scientifiques, servent à illustrer les insectes qu’il étudie, les dégâts observés en forêt, les dispositifs expérimentaux de piégeage ou encore les étapes clés des identifications en laboratoire.

Il tient également à ce que ses photographies, tout comme les connaissances acquises sur les insectes, soient mises à disposition en accès libre, afin de favoriser le partage du savoir et la diffusion de l’information scientifique.

Alexandre, de son côté, pratique l’escalade. Une activité sportive qui s’avère particulièrement utile sur le terrain, notamment lorsqu’il s’agit de grimper dans les arbres pour installer des dispositifs expérimentaux — preuve que, chez lui aussi, passion et métier ne sont jamais très éloignés.

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