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08 Décembre 2020

La mixité animale dans les fermes biologiques : des avantages économiques et environnementaux attendus, des résultats mitigés constatés

Pierre MISCHLER, Institut de l'Elevage - Idele, France

La diversification est un mot clé pour concevoir des systèmes agricoles durables. L'intégration de deux espèces animales, ou plus, à la production végétale dans une exploitation, est supposée présenter des avantages. De nombreux mécanismes, tels que les économies d'échelle, la diversification des risques, la complémentarité des régimes alimentaires et la gestion des parasites, sont censés améliorer les trois dimensions de la durabilité des exploitations agricoles : viabilité économique pour les agriculteurs, respect de l'environnement et acceptabilité sociale. Toutefois, il reste à voir si ces potentiels théoriques sont observés dans la réalité.

Dans cet objectif, un projet de recherche scientifique européen, intitulé "Mix-Enable", explore, de 2018 à 2021, les avantages et les limites des systèmes d'élevage biologique multi-espèces. Pour commencer à répondre à cette question, un échantillon de 2077 fermes biologiques françaises multi-espèces et spécialisées a été étudié dans le but de comparer les aspects économiques et environnementaux des fermes d'élevage biologiques multi-espèces à ceux des fermes biologiques d'élevage spécialisées.

Les données utilisées sont issues de la base de données du réseau de l'Institut de l'élevage- Idele, et concernent des exploitations dont les principaux ateliers de production sont soit des bovins laitiers, soit des bovins allaitants, associés ou non à d'autres productions animales (ex : ovins ou monogastriques). Trois indicateurs ont été sélectionnés pour analyser les trois piliers de la durabilité : le résultat courant par hectare (RC€/ha), la balance azotée par hectare (en kgN/ha) et la main d’œuvre totale ramenée aux 100 ha. Ce dernier indicateur ne rend pas compte des conditions sociales ou de l'acceptabilité des unités de production, mais plutôt de la création d'emplois à temps plein. Le bilan azoté est la différence entre l'azote entrant dans l'exploitation (engrais organiques achetés, fixation d'azote atmosphérique, achat de concentrés ou de fourrage...) et les exportations d'azote (productions, essentiellement des cultures et des produits animaux...). Un excédent se traduit par des pollutions locales potentielles, tels que le lessivage vers les eaux de surface et souterraines ou l'acidification de l'air. Les résultats économiques ont été déflatés pour éliminer l’effet de l’inflation au fil des ans.

Au niveau économique, le revenu courant/ha le plus élevé est obtenu pour les systèmes mixtes associant des monogastriques, soit des porcs, soit des volailles (cf. tableau 1). Une augmentation de +22 à +28% est observée respectivement par rapport aux systèmes spécialisés bovins viande ou lait. Toutefois, les exploitations associant 2 types de ruminants ou plus, obtiennent des résultats inférieurs à ceux des exploitations spécialisés en bovins. Les marges brutes/ha de SFP des ateliers ruminants sont également équivalentes ou légèrement inférieures à celles des systèmes spécialisés. L'effet de la diversification des espèces sur les performances économiques de l'exploitation est alors loin d'être évident, surtout si l'on considère que l'achat de concentrés peut par exemple représenter jusqu’à 70 % du coût total des animaux pour les élevages mixtes associant des monogastriques.
En ce qui concerne le bilan azoté, les exploitations combinant bovins et monogastriques présentent un excédent plus élevé que les autres systèmes. L'achat de concentrés affecte ici beaucoup leur bilan azoté, car il augmente l'importation d'azote. Aucune différence significative n'est par contre observée entre les exploitations bovines associant 2 types de ruminants et les exploitations spécialisées.
Enfin, l'emploi à l'hectare est plus élevé dans les exploitations combinant monogastriques et bovins. Ces exploitations emploient en moyenne 3,7 unités de travail par 100 hectares lorsqu'elles sont combinées avec des bovins laitiers et 2,2 unités de travail par 100 hectares lorsqu'elles sont combinées avec des bovins allaitants, contre 2,7 pour les bovins laitiers uniquement et 1,7 pour les bovins allaitants. Les systèmes mixtes de ruminants ne créent pas d’emplois additionnels par rapport aux systèmes spécialisés. L’écart d’emplois supplémentaire est supérieur dans les systèmes bovins laitiers que dans les fermes en bovins allaitants.

Tableau 1 : effet de la mixité animale sur le revenu courant/ha, la balance azotée et la main d’œuvre/100ha SAU

Classification des fermes : les systèmes mixtes avec la présence de 2 types ou plus de ruminants (mixR), les systèmes mixtes avec présence de ruminants et de monogastriques (mixRM), et les systèmes spécialisés en ruminants n’ayant qu’un seul atelier animal (spéR)
Atelier principal Bovins laitiers Bovins allaitants
Type de mixité Mixte ruminantsmixR Mixte ruminants + monogastriquesmixRM Spécialisé ruminantsspéR Mixte ruminantsmixR Mixte ruminants + monogastriquesmixRM Spécialisé ruminantsspéR
Nombre d’exploitations 299 27 1039 78 61 573
Surface (ha) 113 65 87 100 112 105
% SFP 84% 87% 85% 93% 78% 87%
UGB 113 65 81 85 97 95
Achat de concentrés (€)/ coût total animal (€) 52% 70% 50% 29% 66% 68%
Charges opérationnelles (€/ha) 543 1543 616 331 1258 312
RC/ha (€)Revenu courrant 440 659 512 357 447 364
Résultats significatifs(p value) pour RC/ha mixR/mixRM (p=0.004)**mixR/speR (p=0.001)** ; mixRM/speR (p=0.044)** mixR/mixRM (p=0.104)mixR/speR (p=0.828) ; mixRM/speR (p=0.084)**
Balance azotée +4.1 +45.3 -4.1 +0.4 +34.9 +2.3
Résultats significatifs (p value) pour N mixR/mixRM (p<0.0001)**mixR/speR (p=0.965); mixRM/speR (p<0.001)** mixR/mixRM (p<0.0001)**;mixR/speR (p=0.294); mixRM/speR (p=0.000)**
UMOt/100haMain d’œuvre totale 2.1 3.7 2.7 1.8 2.2 1.7
Résultats significatifs (p value) pour UMO mixR/mixRM (p=0.0001)**mixR/speR (p<0.0001)** ; mixRM/speR (p<0.002)** mixR/mixRM (p=0.098)**mixR/speR (p=0.411); mixRM/speR (p<0.0001)**
** les chiffres avec double astérisques correspondent aux valeurs statistiquement significatives au seuil α=0.1

A partir du jeu de données considérées, nous pouvons conclure que les systèmes biologiques multi-espèces ne sont pas plus performants que d'autres systèmes spécialisés dans ce domaine. Le fait d'avoir des monogastriques sur une ferme bovine peut être bénéfique pour le système en termes de revenus et de création d'emplois, mais certainement pas d'un point de vue environnemental, si l'on considère le bilan de l’azote...

La combinaison d’ateliers de ruminants ne permet pas non plus d’obtenir de meilleurs résultats que les systèmes spécialisés. Cependant, nous pouvons noter que les données mobilisées n'ont pas permis d’évaluer par une « approche globale » ces systèmes d'élevage multi-espèces, et notamment d’apprécier les interactions entre les ateliers d’animaux. Nous ne disposions pas, par exemple, d’informations sur la manière dont les effluents sont valorisés sur les surfaces, ni sur la gestion de l’alimentation, qui nous aurait permis de vérifier le niveau d’intégration entre les ateliers. Une enquête sera réalisée dans le cadre du projet Mix-Enable afin d'enrichir ce vaste ensemble de données avec des indicateurs mettant en évidence l’existence ou non de liens entre ateliers et l'efficacité globale de l'utilisation des ressources.
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